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Janvier
2000
Benoit Dallaporta
Noël a Cuba
Cuba / La Havane |
Il me reste encore
une petite heure de marche avant de rejoindre mes
hôtes. A mon retour, je suis convié à partager le
porc traditionnel avec ma famille d'accueil. Je
suis heureux d'avoir été accepté à cette table.
Même si je regrette d'être venu les mains vides.
Le repas est composé de riz avec haricots noirs
(arroz con gris) et d'un rôti de porc (puerco assado),
au dessert des petites galettes et un paquet de
turrón espagnol aux cacahuètes semble ravir le palais
de mes hôtes. Personne ne parle pendant le repas.
Tout le monde déguste religieusement. Fusent alors
quelques propos aigris et ouvertement racistes de
Pilar. Quel malheur d'être emmêler dans ce discours
sournois en ce soir de Noël. Quel dommage, surtout
que le facteur déclenchant est la visite de la sœur
d'Oddán venue me livrer un message de la part de
son frère. Mon voisin de table a plus de 70 ans
et se lance dans un grand monologue politique, une
longue justification historique du passé révolutionnaire
cubain. C'est un bon élève du système. Il me parle
de la dictature de Batista et loue les progrès apportés
par la révolution, il reproche seulement la longueur
de la "période spéciale" imposée par Castro à son
peuple après la crise économique du début des années
90. Je commence à saturer un peu, il mâchouille
un épais accent et sa discussion s'effiloche. Je
repars faire un tour dans Chinatown mais rentre
vite me coucher.
Au matin, je pars visiter
le Musée de la Révolution, véritable étalage d'une
propagande institutionnalisée. Que penser du système?
En embrasser le rêve en oubliant ses atrocités?
L'utopie a t-elle été rasée par les réalités des
relations économiques et politiques mondiales? Tant
de photos, tant de commentaires et de preuves accablant
la dictature de Batista et l'impérialisme américain
et en face la glorification des progrès sociaux
et économiques apportés par le socialisme. La santé
pour tous, la fin de l'illettrisme, les joies de
la nationalisation et de la planification. J'essaye
de comprendre ce que mon regard perçoit, ce regard
hybride éduqué par de gentilles visions socialistes
mais aveuglé quotidiennement par la cinglante industrie
du rêve américain. Serais-je corrompu comme le prétendent
les articles de propagande? Forcément… Je repars
découvrir les ruelles sombres du quartier longeant
le port. Les sources de lumières éparses transforment
les flaques d'eau en miroirs usés. Au coin d'une
place un bar. Aucun client n'occupe ses grands tabourets
et l'étagère derrière le serveur en uniforme ne
propose que trois variétés de canettes de soda,
quelques paquets de cigarettes et deux bouteilles
de rhum. Tout le décharnement d'un tableau de Hopper
en noir et blanc. A un bloc du Floridita, bar à
cocktail un brin aseptisé car légendaire, le Montserrat
est animé par un groupe de musique cubaine traditionnelle.
Le bar d'en face n'a pas de porte et étale ses quelques
tables sur la rue. Je prends place sur le grand
tabouret de droite, dos au bar, face à la rue. Un
vieil allemand, trompettiste dans le groupe du Montserrat,
vient commander un grand rhum. Il vit six mois en
Italie et six à La Havane et m'assure que je me
trouve dans le meilleur bar de la capitale. Il me
présente Félipe, un guarito (paysan) maigrelet aux
doigts tordus par l'arthrite. Félipe mâchouille
un bout de cigare, dépecé et baveux. Sans dire un
mot il me glisse un gros Romeo y Julietta dans la
poche de ma chemise. Je lui donne un dollar, discrètement
car de mon tabouret je peux voir trois policiers
qui patrouillent devant le bar. Il tend un large
sourire autour de son mégot et repart faire la tournée
des tables glissant des cigares dans les poches
des chemises des habitués. Il revient pour m'allumer
mon cigare. Son accent de la campagne siffle entre
ses quelques dents rendant la communication difficile,
mais certaines anecdotes me plient de rire. Lazaro
entre au bar avec deux amies. Lazaro à une bonne
tête joufflue de trompettiste mais son accoutrement
exagéré lui donne l'apparence d'un petit dealer.
D'abord son bonnet Adidas noir mais surtout ses
lunettes aux verres jaunes et sa collection de maigres
chaînettes en or jetées sur son sweat-shirt gris.
Ses copines sont d'une grande humeur et s'esclaffent
à la vue d'une table de quatre personnes. Elles
m'expliquent que ces deux petits gros, la cinquantaine
usés par l'alcool sont deux riches suisses mariés
à deux jeunes sœurs. Pour leur malheur, elles vivent
à Cuba. Cette situation leur semble extraordinaire
car elles trouvent les deux gars infâmes et ces
pauvres sœurettes idiotes doivent se contenter de
rester à La Havane. Je ne suis pas sur que ces deux
jeunes filles pourraient être vraiment heureuses
dans une banlieue de Zurich.
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