Au loin, la place n’est plus que vapeurs, silhouettes suractives et suite d’ampoules fonctionnant au générateur. Les gargotes sont numérotées de 1 à 50. La surabondance de viandes grillées, de poissons, de légumes, de fruits et de pain en devient presque écoeurante. Les pancartes pointent dans les airs. Elles annoncent le « menu » qui demeure inchangé d’un emplacement à un autre. Les prix de même. La masse s’empiffre avec raffinement pour célébrer la montée de la nuit. Les bancs sont saturés. On trouve aux mêmes tables des femmes voilées presque entièrement, des étrangères en simple t-shirt et aux cheveux lâchés, des porteurs d’eau et des enfants à la mine gourmande et réjouie. En toute harmonie, en toute tolérance. J’aime ce patchwork de diversité. Les tambours résonnent au loin mais je ne les vois plus. L’obscurité les a fondu dans la masse.
Je m’aventure entre les gargotes, jonglant entre les passants et les propositions de marchands plus enthousiastes et plus hospitaliers les uns que les autres. L’enjouement est tel que je m’y rendrais simplement pour lui, sans même aucune intention d’y consommer quelque chose. Les visages percent entre les lampions et les essaims de fumées. L’ambiance est paisible et tendue à la fois. Le bruit atteint son paroxysme avec la marche des générateurs. Les merguez jetées sur mon assiette ne paient pas de mine. Elles sont mal cuites. Je savoure le délice de l’endroit et elles en deviennent moins qu’accessoires. Je me délecte de ce qui m’entoure. Ma tête tourne.
Mon esprit s’étend aux 4 coins de la place. Je suis comme saoul d’intérieur. Je deviens particule à part entière de cette immensité humaine. Le vendeur essaie de m’arnaquer de quelques dirhams sur l’addition, avec le sourire. Puis-je vraiment lui en vouloir de tenter ainsi ? Je ne sais pas, je m’en sens mitigé. On tombe d’accord avec le sourire, et dans la buée des brochettes qui cuisent à quelques centimètres de nos paroles.
Je pars me perdre sur la place. Les silhouettes sont énigmatiques. Elles excitent mon imagination et cultivent un parfait mystère. Les ombres se bousculent et s’éteignent sous les faisceaux des lampes à gaz. J’erre d’un spectacle à l’autre, sans but précis, jusqu’au bout de la nuit. Jusqu’au bout de cette nuit et de toutes les nuits qui suivront encore après celle-ci. Jemaa El Fna est en ébullition, et moi de même. Ses torpeurs me balaient et me caressent de manière amicale. J’aime ces expressions de l’Homme et de l’Univers. J’aime ces figures de la vie. De la vraie. De l’intense.
Mes pas se perdent. Je m’avance encore. Je ne sais plus où je vis. J’ignore qui se trouve face à moi. Je ne distingue pas qui se cache là derrière dans l’obscurité. Je ne m’en soucie même plus. Je me perds, et je me retrouve. Entièrement.
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