Marrakech, Café du Glacier, 15 octobre 2003
Jemaa El Fna s’extasie sous nos yeux. Il est à peine midi et la place légendaire du Maghreb fourmille déjà d’animation. On s’en enivre depuis l’une des terrasses qui la surplombent. Il fait torride mais ce vent discret est là pour nous faire oublier presque tout inconfort. Ca fait bientôt 5 jours que l’on s’est planté ici, et chaque aube nous apporte ses découvertes et ses émerveillements nouveaux. Quel contraste d’avec les lieux par lesquels on a eu la chance de passer précédemment durant notre voyage au Maroc.
Le calme du désert nous paraît trop lointain à présent. La quiétude et le naturel des montagnes sont difficilement imaginables, même dans les souvenirs. Le reculé et l’authentique de certains endroits contrastent violemment d’avec cette ville tumultueuse et occidentalisée par le tourisme de masse.
La place Jemaa El Fna et la médina de Marrakech ont été proclamées par l’UNESCO comme faisant partie du patrimoine mondial de l’humanité. Il est vrai que l’atmosphère est en cette ville unique, inexplicable même par moments. Difficilement accessible d’en percevoir l’essence et les vibrations, contrairement à ce que l’on voudrait bien en penser. Les étrangers sont ici nombreux. Cette évidence possède son pour et son contre…on s’en trouve nous-mêmes moins harcelés que dans le reste du pays. Une « police touristique » a même été instaurée dans le but de protéger les visiteurs. Le touriste fournit les devises essentielles à ce pays du Maghreb qui se veut développé et en pleine émancipation. Je viens d’apprendre que le Code de la famille, actuellement basé sur la charia islamique, allait être remodelé sur base de calques européens. Confectionné sur trame d’égalité entre l’homme et la femme, pour un pays qui tend à tout prix à se rapprocher de l’Europe. La répudiation de l’épouse par le mari serait abolie, les mariages forcés de même. Le mariage serait prohibé en dessous de 18 ans. Un grand pas…enfin ! La politique de Mohamed VI, sur le trône depuis 4 ans déjà, semble adopter un visage progressiste. D’un autre côté, l’islamisme monte en flèche et a raflé le tiers des derniers scrutins. Le chômage et la situation des jeunes n’ont jamais été aussi précaires. Ils tendent vers l’exil économique, en Europe ou ailleurs. Ils nous parlent souvent de mariage avec une Européenne car selon eux, « il n’y a aucun avenir au Maroc ».Une nation braquant en pleine mutation, un peuple confronté à de nombreux défis qu’il sera censé relever.
Le Maroc semble être aujourd’hui à l’image de cette place Jemma El Fna. Entre modernisme et authenticité. Oscillant entre les deux antipodes, avec ses partisans respectifs, avec ou sans tensions. Sur la plazza, j’aperçois des affiches de Coca-cola et de Playstation, à l’arrière d’antiquités berbères étalées au soleil par un de ces innombrables marchands essayant tant bien que mal d’assurer sa propre survie et celle de sa famille. Un charmeur de serpents me barre la vue, il accoste un touriste et lui propose de tirer un cliché de son animal insolite. Celui-ci refuse de verser le bakchich requis. Le ton monte. On ressent de plein visage cette tension omniprésente du Marocain avide d’argent d’étranger. Le téléphone portable du charmeur de reptiles se met à sonner tandis que le touriste s’est déjà posé plus loin, à se faire dessiner des motifs traditionnels au henné sur le bras. L’enchevêtrement culturel est intégral. Il se présente de manière harmonieuse.
Jemaa El Fna est fascinante et repoussante à la fois. Son animation de l’extrême, la vie qui s’y éclate et sa diversité sont merveilles. A toute heure du jour et jusque tard dans la nuit, la place se voue intégralement au spectacle de rue. Le tout s’y déroule en totale spontanéité. Le seul élément non spontané est cet éternel bakchich tombant obligatoirement comme une sanction en fin de spectacle. Il crée souvent l’amer de la touche finale. La conclusion casse le reste de par la manière dont elle est requise. Il faut alors se convaincre que le pourboire fait inconditionnellement partie du jeu.
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