On continue le tour dans la médina. Elle est tellement grande qu'on finit par s’y perdre. A chaque passage, les rues ont l'air différentes. Impression d'être tombé dans un endroit qui nous joue des tours et nous manipule, comme si l'on tournait en rond sans retrouver le chemin. Comme si l’on reprenait sans cesse la même route, en cercle et sans s’en rendre compte. On ne s'inquiète pas. Les gens nous indiquent volontiers le chemin mais nous enseignent parfois mal. On dirait qu’ils se sentent obligés de nous répondre quelque chose, même lorsqu’ils n’en savent rien. De toute façon, comme ils disent : « tous les chemins mènent à Jemaa El Fna ».
La chaleur est particulièrement pénible aujourd'hui. En plus, on s'est tapé une bouffe de roi hier soir, pour 2,5 euros seulement. La soupe, la salade, le poulet-frites, avec riz, ketchup et thé menthe. On ne l’a toujours pas digéré et le ventre fait « groum-groum ». Les canons chantonnent. En duo dans la chambre, c'est la fanfare !
Cet après-midi, on s'est assis une fois de plus sur la terrasse du « Café Glacier ». On est resté là au soleil à écrire nos impressions sur Marrakech, mais aussi à rédiger des textes de visions mystiques sur les serpents qu'on s'est fait enrouler hier autour du cou. Gâtés d’un bon café, sans limites de temps, juste à saisir les infinis remous de la place. Les dompteurs de singe et de serpents, les musiciens, le « Elton John marocain », l'arracheur de dents, les femmes tatouant au henné, les conteurs d'histoires, les ninjas arabes…un spectacle total. Il est des moments où les yeux ne savent plus où se poser tellement les spectacles s’éclatent divers et passionnants. Là, on vient de passer aux souks à l'affût de bonnes affaires, mais on est fatigué. On ne se sent pas l’âme de marchander ce soir.
On a tiré quelques photos sur cette place où chaque déclic est payant, à moins qu'on ne le fasse discrètement au téléobjectif. On devient très doué. Un papy racontait des histoires en arabe à sa foule d'admirateurs. C’était drôle car, lorsque je pointais l'appareil dans sa direction, alors qu'il était bien loin de moi, il enfonçait la tête au fond de son grand chapeau pour ne pas que je prenne son visage en photo. Il m’avait repéré. On a ainsi joué à cache-cache pendant une bonne dizaine de minutes, à une trentaine de mètres l'un de l'autre. Aberrant !
Qu'on ne vienne pas me lancer que le rejet de l’objectif relève de la différence culturelle, car lorsqu'on leur donne une pièce, comme on l'a une fois fait pour un portrait de femme voilée, ils sourient sans aucun problème et acceptent les photos sous tous les angles ! Moi je ne parle pas de « pudeur culturelle » ou de « différence d’acquis », ça me fait davantage penser à une forme de prostitution de l'être, où tout est possible à partir du moment où l’on crache l'argent pour. Mais bon, ça fait partie du jeu et on fait avec. Et d'un autre côté, si l'on était marchand ou artiste à Marrakech et ayant besoin d'argent, bien sûr que l’on ferait la même chose ! Se mettre à la place de l’autre permet toujours de relativiser les désagréments qu’il nous fait subir.
On a retrouvé un des vieux hommes en tunique traditionnelle qui vend de l'eau sur la place mais qui, surtout, pose contre argent pour les photographes. Il nous reconnaît et nous salue à chaque fois en nous appelant ses « sahbis » (« ami » en arabe). On le reverra sans doute encore ce soir. Il nous tient à chaque fois les mains pendant une heure et nous murmure gentiment un tas de choses en berbère. On ne comprend malheureusement rien. Un attroupement aussi…on s'approche d'une femme à terre. Elle s’est effondrée. Ils lui versent de l'eau minérale sur le front et lui flanquent du Gio Armani contrefait dans les narines, pensant que le parfum allait la réveiller. Elle gémit. Elle bave. Je m'approche et je me rappelle de ce réflexe basique de placer les pieds en hauteur par rapport au corps et de donner du sucre. Une des femmes présentes à regarder geindre celle à terre me répond que je n'ai qu'à moi aller chercher du sucre. Un tabouret est à ses pieds. Je lui mets les jambes dessus pour que le sang lui remonte à la tête. Personne ne bouge. Elle ne revient pas et eux restent là à regarder comme bêtes, à attendre je ne sais qui. Je m'écarte car de toute façon, ils ne bougent pas et n'écoutent rien. Ils continuent à lui vaporiser du parfum dans les narines ! Puis, je ne sais pas si intervenir en tant qu'étranger dans ce genre de situation est si bienvenu. Surtout le fait de toucher une femme en lui mettant les pieds sur un tabouret ! On ne sait jamais. On se barre et on revient 15 minutes plus tard. Les traces d'eau sont encore à terre. La femme est partie. On n’a pas vu d'ambulance ni de flics. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue.
Un peu plus loin, on trouve un âne, ses yeux sont en sang. On se demande ce qui lui est arrivé. Son maître le décharge sans lui prêter aucune attention. Il déverse des salades et de la viande depuis des caisses de bois hissées sur le dos de son animal. Deux longues traînées rouge vif coulent le long de ses yeux. On dirait des larmes de sang. Il tire une tête trop triste. C'est horrible. On constate que sur sa monture, à l'endroit des yeux, son monstre de maître avait mis deux caches en aluminium pour dissimuler les malheurs de sa bête.
Encore une fois le regard, toujours ce regard, continuellement dissimuler à l’abri des yeux. Cette non transparence qui permet tout et qui justifie n’importe quoi m’insupporte de plus en plus. Le maître s'en fout. C'est dégueulasse. L'âne est ici considéré comme un animal auquel on ne doit aucun respect. Traiter quelqu'un d'âne est la pire des insultes pour un arabe, paraît-il. C'est la « bonne à tout faire du Maghreb ». Ils n'ont aucune pitié envers eux. Mais là c'est fort !
Ce soir, il fait chaud et lourd. Marrakech bouillonne déjà. Il n'est que 19 heures et les rues sont pleines. Il fait déjà noir, on se croirait un soir de festival d’été en Europe. Ici, c'est tous les soirs de chaque aube de l’année que l'on trouve une ambiance pareille. La fiesta arabica, miziena bizzef ! Profitez bien du monde où que vous soyez, et si la vie est trop morose…franchement, venez vous ressourcer en épices d'âme et en couleurs safran pour le moral dans la médina marrakchi ! Ca va vous rehausser le ton !
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