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Maroc 2003
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15 Octobre 2003
Jemââ El Fna 2
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Marrakech, Cybercafé, 15 octobre 2003

Ce matin, on s'est levé de bonne heure. On a enfin tenu notre promesse, au lieu de claquer le réveil et de ronfler encore une heure ou deux. On voulait se rendre au souk des teinturiers. Les artisans n’y opèrent qu’au matin. On s’était laissé dire que l'endroit s’émerveille en excès de couleurs et en effet, c'était splendide ! On s'est d'abord planté dans les venelles de la médina. Une vision insolite : la porte géante d'une mosquée renommée de Marrakech, la mosquée Mouassine, brandissant un immense écriteau « interdit aux non Musulmans ». On l'a rétabli dans cette logique de touristes pénétrant un peu partout de manière indélicate, car tiré de son contexte, ce message ne serait certainement pas là pour nous rassurer.
On persévère entre les propositions exagérément hospitalières des marchands, entre les enfants mignons et à la boucle répétitive de « donnez moi un stylo, donnez moi un dirham ». On se faufile entre les ânes traînant des charrettes bourrées à mac et les vieillards sillonnant les rues de leur pas monotone.
On marche un peu plus d'une demi heure et nous voilà baignés dans les essaims de laines colorées. Leurs variantes sont sublimes. Elles pendent aux murs et sont de toutes couleurs : rouges, vertes, orange, bleues, noires…un arc-en-ciel de couleur en pleine ville. Un type débute le discours traditionnel pour nous emmener dans son atelier d’artisanat. Il s'appelle Najib. Pour une fois, il ne nous propose pas d'acheter du shit dans les trente secondes. Un miracle ! On se lance ? Se tente-t-on de le suivre ? On pensait qu’il allait encore déboucher sur un plan bakchich, babouches ou un truk de la panoplie habituelle, mais non ! Il nous a expliqué le procédé de fabrication, du début à la toute fin, m’a déguisé en touareg des pieds à la tête. Il m’a ensuite aspergé d'eau, pour nous montrer que la fameuse couleur indigo de ses chèches est naturelle et non chimique. On lui a filé spontanément une cloppe en partant. A notre grand étonnement, il ne nous a rien demandé de plus.
Le quartier est composé de minuscules ruelles enchevêtrées les unes dans les autres, presque comme dans les galeries d’une fourmilière. On s'y aventure sans craindre quoi que ce soit. L'ambiance est paisible. Les gens sont relax, pour la plupart en tout cas. On croise quelques mauvais regards mais c'est normal. Ils ne nous effleurent même plus. On s'aventure de nous mêmes dans une rue au fond de laquelle on aperçoit des amas de laines oranges, rouges, noires et jaunes. Elles sont brandies vers le ciel pour se faire sécher au rude soleil.
On est encore tombé dans un atelier. On s’aventure au fond de la cour, on y discerne une pièce exiguë et aux murs noircis. Dans la pénombre, on trouve un homme torse nu qui plonge ses bras dans un immense chaudron. Son visage est sale. Ses bras sont couverts de couleur, presque jusqu’aux épaules. Il imbibe les laines brutes de couleur bleue. Il les fera ensuite sécher. Elles seront tissées et se vendront dans les beaux magasins de Marrakech ou d’ailleurs dans le monde. A mieux y regarder, je distingue encore deux autres chaudrons, perdus dans les fumées de l’atelier au fond de la pièce. Je saisis ces ouvriers, maigres et musclés, qui plongent et replongent la laine vierge dans les bassins de cet endroit sordide. Ils nous surprennent et nous décochent de gentils sourires. L'endroit est pourri. Leurs sourires sont radieux. Incroyable que l'on puisse encore travailler ainsi de nos jours. Au Maroc en plus.
Evidemment, le tout se fait à l’abri des regards. J'ai cette vision d'esclaves exploités dans le silence, alors qu'à quelques mètres de là, on trouve des boutiques nickel où est exposé le produit fini et où le patron se gave de toute la thune. Je pose la question à l’un des hommes que je croise à la sortie de l’atelier. J’ose le lui demander car il semble encore assez net. Il m’annonce que le salaire de ces ouvriers et de 10 dirhams par jour. Ca fait 1 euro ! Ils sont là comme oubliés du monde.
Un homme vient nous expliquer. Il nous proposer de fumer pour nous « bronzer la tête ». On nie. Il nous approuve. Il dit qu’il devrait s’arrêter lui aussi mais qu’il le fait pour taire sa vie pénible. Il trouve que son attitude est triste et que ce n'est pas bien. Il nous dit qu'on a de la chance. On reste un moment avec lui. Les autres travaillent toujours, en silence, mais sourient quand notre regard se tourne vers eux. Ils ne parlent que l'arabe.
On ne se comprend qu'avec notre interprète qui s'autoproclame « Bob Marley du Maroc ».

 

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