On est ensuite rentré à pieds en traversant la palmeraie et la route goudronnée. Soudain, une voiture nous dépasse en klaxonnant. Elle s’arête un peu plus loin sur le bord de la route. On entend crier « Beckhaaam ! » au loin. « Beckham », c'est mon surnom que j'entends ici partout dans les médinas et même dans le désert, car j'aurais soi-disant la même tête et la même coupe que lui. Moi, je ne trouve pas…mais bon. C'était un chauffeur de taxi qu'on avait croisé à Merzouga ! Il habite en effet à Ouarzazate, et on lui avait parlé lors d’une de nos soirées à l’auberge Erg Chebbi. Il s’appelle Mohamed, pour changer. On embarque.
Il nous raccompagne dans le centre de Ouarzazate. On boit le thé ensemble. Pendant nos conversations sur une aire de taxi en pleine médina, baignés dans les trafics hasardeux déroulant autour de nous, on surprend un homme qui...lave son portable en pièces détachées dans un seau d'eau avec du savon. Il est trafiquant de Gsm. Il les démonte, les nettoie, les « remet à neuf » et les fait sécher sur le capot de sa voiture. Il nous assure que tout marche bien, et que c'est bon « pour la tête du Gsm ». On est mort de rire.
On s'est tapé un hammam, hier avant le souper. Notre premier bain maure au Maroc, en pleine médina de Ouarzazate. C'était trop relax. Trois pièces avec gradations de chaleur et d'humidité, les hommes naturellement séparés du gynécée embrumé, tout le monde en caleçon, avec chacun deux seaux d'eau à disposition. Un seau d’eau bouillante, un seau glacé. Une atmosphère si typique de ces régions du monde. Assis à même le sol à se savonner dans la pénombre, à grands renforts d’eau et des pieds à la tête. Je ne sais pas si l'hygiène était parfaite, mais c'était vraiment tranquille ! En sortant, on se sentait léger comme l'air.
Ce matin, on trace pour la visite d’une des kasbah de Ouarzazate, la Taourirtre. On s'est perdu dans une partie de la kasbah habitée par une population plus pauvre. On entre, de vieilles dames nous accueillent. On a l'impression, derrière ce rempart, que la vie est autre et que les règles sont différentes. Les hauts remparts qui cernent le quartier lui confèrent une apparence de secret non librement dévoilé. Une grosse dame s’approche en fumant, elle a du rouge à lèvres et fume une cigarette. Elle porte un tablier de ménagère. Elle a l'air pétée, elle chante, elle nous appelle. Elle se rapproche encore. Elle nous parle en berbère, elle nous demande une clope. Sur ce temps, d’adorables gamins aux cheveux longs et crépus viennent nous rejoindre timidement. Ils sont sales. Ils possèdent cette beauté naturelle que je ressens chez les gypsies par exemple. On se retrouve encerclés d’une dizaine de gamins. Ils nous font visiter leur quartier partie de la grande kasbah de Ouarzazate.
Fed montre sa caméra, l'endroit est splendide, ils ne disent rien. On croise deux femmes, assises sur un tas de bois. Elles veulent qu'on filme leurs mains dessinées de henné. Les voisins viennent aux fenêtres. On distingue des regards ça et là, derrière les grilles qui barricadent les fenêtres du quartier. D’autres encore sortent et viennent nous saluer timidement. C'est étrange. Une des femmes assises nous lance qu'on est dans la kasbah de « claoui ». Elle fait comprendre d’un geste poétique que c'est la kasbah de la verge. On comprend que le quartier de la joie ne doit pas être bien loin. On ne s'en préoccupe pas davantage, on reste là à discuter avec les femmes et les enfants. On se débrouille dans un subtil mélange d’arabe, de berbère et de français. Quelques hommes passent. Ils portent une brouette. Eux travaillent. Les femmes attendent nonchalamment à la rue. Les enfants rodent ça et là. Ils semblent ravis d’avoir des visiteurs. La femme maquillée qui nous avait abordés au début se bagarre avec une autre, apparemment pour une histoire de gobelet d'eau. On n’a pas vraiment compris l’enjeu de la bataille. Elle s'encourt, une autre la rattrape. La scène est hilarante. Elle la provoque en se retournant et en poussant en arrière son imposant postérieur. Elle tire sur sa cigarette et prétend s’en enivrer à l’aide de gestes explicites. C’est trop marrant. Elle est folle d’après les deux femmes qui sont assises à nos côtés.
Les enfants nous demandent des stylos pour l'école. On n’en a plus. Ils n’insistent pas. On reste encore plantés là un bon moment, escortés par les gamins tout contents de nous faire visiter leurs lieux. On sort de la kasbah et on se perd dans un autre quartier non loin de là. On dirait que ses habitants vivent dans des maisons sous terre. Les bâtiments sont en pisé. On passe par de longs couloirs, ombragés ou carrément obscurs, qui débouchent sur la cour et la porte d'entrée d’une habitation dont on ne voit pas les habitants. Enigmatique. On se fait inviter à contempler l'artisanat berbère toutes les 5 minutes. On dit « qu'on revient cet après-midi ». On parcourt d’autres endroits isolés du reste de la ville. Loin de tout, avec des vieux jouant aux échecs au coin des rues, des femmes qui puisent l'eau de manière désordonnée aux fontaines, des plus jeunes qui restent simplement à regarder dans le vide ou qui existent au café, à fumer et à boire le thé.
On se demande souvent où est l'avenir au Maroc, pour toute une partie de la population. Et non la moindre…Même si le pays est l'un des plus «développés» du coin, si pas le plus développé, encore plus frappant est le fait que tout marche ici à deux vitesses. Les riches résident dans les grandes villes. Les autres respirent leur mortel ennui et ne voient, d'après tous ceux que l'on rencontre, que l'exil en Europe pour réaliser leurs rêves. Quand on tente de nuancer ou d’approfondir davantage le sujet, ils ne veulent rien entendre. Selon eux, « il n'y a aucun avenir ici ». Ils en sont désespérément convaincus.
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