Boumalne de Dadès, Hôtel Adrar, 7 octobre 2003, 22h48
Aujourd’hui, on devait être à Ouarzazate. On n’y est pas, bien que l’on ait pris nos billets de bus et que l’on ait payé le prix plein de 35 dirhams par personne. On a quitté Tinerhir vers 10 heures, direction Ouarzazate. En chemin, on a longé des montagnes d’une beauté spectaculaire. Certaines avaient les sommets recouverts de neige. On n’a pas hésité, on est descendu du bus pour s’arrêter ici.
On se retrouve à Boumalne de Dadès, perdue dans le Moyen Atlas marocain. Petite ville nichée au cœur de la vallée de Dadès, elle est séparée en son milieu par un oued et par une palmeraie conférant un peu de vert à cet endroit aux couleurs arides et orange des roches. La ville nous évoque une oasis perdue en plein milieu du désert.
Armés de nos appareils, après avoir laissé nos gros sacs à la chambre, Pask et moi partons enfin pour la découverte de ce nouvel endroit aux paysages éblouissants de beauté. On commence notre périple en remontant la vallée pour rejoindre le sommet du village, et profiter ainsi d’une vue panoramique sur l’ensemble du site. De là, on part visiter les habitants vaqués à leurs tâches quotidiennes, comme ces deux femmes assises sur le toit de leur habitation et qui nettoient leur linge sale dans des bassines en plastique. Sur ma gauche, une femme voilée à l’intérieur des ruines d’une maison abandonnée, dépourvue de toit. Elle observe silencieusement le vide devant elle. Ca fait 10 minutes que je l’observe. Elle n’a pas bougé d’un centimètre. A quoi peut-elle bien penser ? Si encore les pensées se bousculent en son esprit.
On remonte un peu plus haut et on parvient enfin sur une plaine désertique remplie de rocailles. Sur notre gauche, une grosse antenne téléphonique de Maroc Télécom. Derrière les montagnes, on devine les pics enneigés qui séparent la vallée du Dadès de la vallée des Roses. Les maisons et les montagnes à cet endroit me rappellent ces petites villes de westerns américains du siècle passé.
Une longue rue aux bâtisses décrépies par le temps, avec comme seul horizon un sol aride rempli de rocailles et peuplé de corbeaux. A mieux regarder, on réalise que ces corbeaux ne sont autres que les sacs noirs délaissés négligemment et que l’on trouve malheureusement un peu partout dans le pays. Ces plastiques sont les parasites visuels des paysages marocains. Tout comme les ordures que l’on voyait valser à travers les fenêtres dans les maisons de Chefchaouen, on se rend bien compte que l’éducation joue un rôle clé dans la préservation d’un environnement. Ici, ils ne s’en soucient guère. Ils ont d’autres priorités, quant à leur propre survie tout d’abord.
On redescend à l’autre extrémité de la ville, et comme à l’habitude, on croise des gens. Des jeunes, de moins jeunes, beaucoup d’hommes et bien moins de femmes. Ces gens nous donnent l’impression que leur vie n’est qu’ennui. Pour la plupart, ils restent toute la journée assis sur le pas de leur porte ou sur un rocher, à attendre que la vie leur passe. Il leur faut bien tuer le temps, avant que le temps ne les tue. Je me demande bien sérieusement ce qui doit se passer dans leur tête. Mais à quoi pensent-ils ? A quoi rêvent-ils ? Sont-ils heureux ? Espèrent-ils que la mort les sauvera de ce quotidien mortel qu’est leur vie ? Lorsque l’on passe devant eux, ils nous regardent. Nous envient-ils ? Certainement. Peut-être.
Surgissant de nulle part, un petit gars d’une dizaine d’années vient à notre rencontre. Il nous conte ses rêves de devenir un grand mécanicien et de pouvoir travailler en Europe. Il insiste sur le fait qu’il ne trouvera jamais de travail au Maroc. On essaie de nuancer ses propos mais il ne veut rien entendre. On le quitte et quelques mètres plus loin, on croise le regard d’une femme âgée en habits traditionnels. Elle est tatouée au visage. Elle arpente la rue de son pas monotone et fragile. Elle n’attend sans doute plus rien de la vie. Elle déambule dans cette rue comme un fantôme sans consistance, ayant refoulé ses rêves depuis bien longtemps. Son voile noir disparaît au loin.
Subitement, les enfants envahissent les rues. Ce doit être la sortie de l’école. Ils nous approchent de leurs requêtes habituelles « donnez-moi un dirham, donnez-moi un stylo ». On remonte les rues de la ville en croisant le ksar. Les artisans semblent s’être regroupés en une seule et même rue. A quelques mètres les uns des autres, on trouve un tailleur, un décorateur, un dentiste, un coiffeur et un photographe. Leurs enseignes sont peintes à la main et plus explicites les unes que les autres.
Le soleil qui commence à se coucher nous attire vers l’autre extrême de la ville. On se dirige vers la pointe sud de la palmeraie. La pente est rude. Un vieil homme la gravit en poussant devant lui une carriole complètement vide. Son air est absent. Il semble exténué. On apprendra plus tard par un enfant qu’il est dément, et fait l’aller-retour sans arrêt pendant toute la journée.
On gagne un village posé sur la roche qui surplombe la ville de Boumalne de Dadès. Il semble inhabité. Ou l’on dirait plus justement que ses habitants se cachent à l’intérieur de leurs habitations. Conditionnement culturel ? Est-ce peut-être pour s’abriter de la trop lourde chaleur ? Ce doit être les deux. Quelques poules déambulent dans la cour formée d’un enchaînement de maisons en pisé. Le linge flotte au vent. Soudain, une femme au loin dépend des tissus d’une corde à linge. On ignore d’où elle a surgi. Elle est la première âme humaine que l’on croise dans ce village désert. On la salue de la main, elle nous répond. On continue nos pas sur la pointe des pieds. On entend au loin des voix d’enfants. Ils chantent. Une ribambelle de gosses sort d’une des maisons. Ils nous assaillent de questions et, tout excités, nous entraînent vers la falaise pour nous faire voir le coucher de soleil qui s’étale en contrebas. On reste un long moment avec eux, à faire voler des avions en papier depuis le haut de la roche escarpée. Ils fabriquent leurs jouets avec leurs notes de cour.
Une fois le soleil presque endormi, on redescend dans la ville qui a entre-temps viré à l’orange total. On croise Hassan, un petit écolier qui nous converse pendant tout le chemin. Il est fin, intelligent. Il est vif d’esprit. On passe un agréable moment avec lui. Sa finesse et sa vivacité humaine nous font du bien.
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