Merzouga, Auberge Erg Chebbi, 3 octobre 2003
J’aime cette impression que je ressens dès que je m’immerge dans d’autres cultures que la mienne originelle. Cette sensation de me retrouver nu sur un voile blanc, tourbillonnant de clarté et d’idées de réflexion. Distanciation du soi et de son monde de provenance. Retrouvailles chaleureuses et sobres avec le soi authentique, dissimulé pourtant derrière les facéties d’une vie en perpétuel mouvement et d’artifices innombrables. J’aime ce sentiment d’humilité face à de telles merveilles de nature ou face à d’autres mondes. Cette sensation du tout éphémère face à tout cela, doublé d’un immense respect et d’une irrésistible envie de découverte.
Qui suis-je, si ce n’est le résumé d’un agglomérat d’atomes habilement confectionnés en sang et tissus ? Je le réalise à chaque fois davantage. L’Homme et ses artifices me paraissent à chaque occasion encore plus risibles et pathétiques. Je me sens ici proche d’une vérité dépassant tout le reste. Un mystère tacite et sans mots. Il est indescriptible mais se fait ressentir pleinement. Un sublime dépassant tout le reste, venant à réajuster mes propres valeurs de vie, à chaque fois que je me suis reconquis face à ce genre d’endroits et de situations ayant coupé mon souffle.
Rissani, Gare routière, 5 octobre 2003
On a quitté le désert ce matin vers 6 heures. Le soleil se levait derrière les nuages. On attendait monsieur Lamoum, le conducteur de fourgonnette de la région, en compagnie de nos éternelles compagnes les mouches. Il tardait à venir. On ne savait pas vraiment si l’éventualité de rester encore un jour au désert nous aurait ou non plu. Demeurer encore dans ce superbe et ce paisible, ou retrouver ce rythme excitant du voyage ?
Lamoum était là vers 6h15. On a rejoint Rissani sur le toit de sa camionnette, on en était les 2 seuls passagers. Le ciel était vêtu d’épais nuages ressemblant à des amas de mousse suspendus dans les airs et feignant s’écraser à tout moment.
On a franchi les rocailles du grand Reg, puis les premiers signes de civilisation se sont fait ressentir après une bonne vingtaine de minutes. Des panneaux de signalisation, une route goudronnée, un pont en construction…On est soudain forcé à s’arrêter face au troupeau de chameaux qui traversent le bitume, là juste devant nous. Leur maître nous fait signe au loin. On continue, on se retrouve dans la palmeraie. Aucune âme à la ronde.
Vers 7 heures, on se retrouvait à Rissani, assaillis dès notre descente de véhicule. Le retour à la civilisation nous était pénible. On se sentait agressé de manière insupportable par les essaims de mouches mécréantes qui essayaient de nous embourber dans leurs combines hasardeuses. Après avoir téléphoné aux parents pour leur confirmer qu’on est toujours vivant, on a tracé vers la gare routière en espérant y trouver un bus pour Erfoud ou Errachidia. On s’est fait accoster plusieurs fois en chemin, mais sans répondre réellement à leurs sollicitations.
Là, on est assis à la gare routière de Rissani. Elle est immense et déserte. Un homme dort face à nous, recroquevillé sur un banc. On dirait qu’il y a passé la nuit et qu’il sommeille encore. 3 types boivent le thé sur notre gauche. Le reste de la gare est complètement vidé de tout éventuel visiteur. On la dirait désaffectée et délaissée du monde. Les quelques âmes qui s’y trouvent me donnent l’impression de n’être que fantômes, acteurs d’un monde passé et dépassé. Je me demande où sont partis ses anciens fidèles. Elle qui semble pourtant bien aménagée, à quoi sert-elle désormais ? A-t-elle jamais servi ? Où sont passés ces gens ? Sont-ils partis vivre sous d’autres cieux plu cléments ? Les lieux m’offrent déjà une esquisse de réponse…
On sirote un thé à la menthe du bout des lèvres. Il n’a pas bon goût. Sa saveur est artificielle, inhabituelle. Le retour au monde est cru, sans transition aucune. On se replonge à présent en dedans et de manière intégrale. Le calme du désert nous semble loin derrière. On entend plus sont vent ni sont éternel silence qui nous expliquait pourtant si bien. Le mystère est ici anéanti. Nous voilà rattrapé des platitudes de l’Homme et de ses existences.
On reste exceptionnellement calme, comme une manière pour nous de nous distancier et de nous préserver. Juste le temps de se dire que toute bonne chose n’est qu’éphémère. On emportera le désert et ses leçons bien en nous. A jamais.
Le bus part pour Errachidia vers 11 heures Inch’Allah. On espère atteindre les gorges du Todra pour ce soir.
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