Rissani, Cybercafé, 29 septembre 2003
La dernière nuit à Chefchaouen fut calme. On a dû s'effondrer sans un mot vers 23 heures. En pleine nuit, on se fait soudainement réveiller par d'étranges psalmodies répétitives venant de la grand place de la ville. Ce n'est pourtant pas l'heure de la prière. On s'en étonne tous les deux. On s'en demande la signification. Est-ce dans le but de transmettre des messages aux gens pendant leur sommeil? Si oui, quel en est le dessein? Est-ce légitime? Quel en est le contenu? On en débat à deux, encore tout endormis sans même allumer la lumière. Comme une confidence devant rester secrète, on parle à voix basse.
Fed saisit sa caméra, il en capture la sonorité. On se rendort.
Le réveil sonne à 5 heures. L'atmosphère en ville est toute particulière. L'air est pur, on arpente les rues de la médina encore déserte. Une femme balaie son café, un homme prépare les étals de fruits pour débuter son commerce dès les heures les plus fraîches. Le contraste est troublant d'avec la fourmilière diurne à laquelle on était habitué dans le centre ville. Le bleu éclatant des maisons nous flatte la rétine des premiers rayons du soleil levant. On se plante au café de la gare routière. Deux ou trois hommes sont déjà là, on s'offre un thé menthe face aux montagnes qui émergent des brumes. Le bus part à 7h Inch’Allah.
En grimpant dans le bus défoncé, on aperçoit un homme qui charge les sacs sur le toit. C’est le même qui, la veille, nous avait demandé quelques dirhams. Il était complètement pété. Un de ces Rifains explosé de haschich qui n’avait à notre égard que ce mot à la bouche. On est à peine posé qu'il nous demande 20 dirhams par sac. Une bagarre éclate entre lui et nous, il menace de nous faire sortir du véhicule si on ne lui paye pas son pourboire. Le reste du bus ne bronche pas. Le type nous insulte à coup de « tourist, tourist », jalonnés de termes arabes énoncés sur un ton haineux. Je lui dis que l’on ne discutera pas, que notre non est définitif. Son copain pénètre également dans le car et se joue son propre théâtre, composé de grands gestes et emphases. Il ressemble à un chien enragé. On se blinde. Ils lâchent finalement prise et retournent sur le parking. On est au moins bien réveillés.
Le bus démarre. Le soleil vire à l’orange. On sillonne les montagnes sur cette route semblant ridicule face à l'immensité de ce légendaire Rif marocain. On tourne, on passe de virages en virages, le trajet est écœurement sinueux. On traverse les nuages. Les précipices s'ouvrent de part et d'autres du véhicule. On y jette un oeil furtif de temps en temps. On essaye de ne pas y prêter trop attention, pour ne pas se gâcher l'esthétique parfaite des paysages. Je prends mon sac pour en extraire la poignée de dattes qu'on a acheté la veille au marché de Chaouen. Le fond du bagage est mouillé. En jetant un oeil à terre, on réalise que la petite fille du siége de devant vient de vomir et qu'elle s'est rendormie. Nos sacs sont trempés. On continue la route.
Au plus le temps passe, au plus on réalise que les endroits ne sont pas les mêmes que ceux que l'on a traversé pour parvenir à Chaouen. S'est on trompé? On en sait rien. Fed demande au vieil homme de derrière : « Fès, Fès ? ». Il acquiesce. On ne doit pas s'inquiéter.
Le temps passe. On tombe en sommeil de temps en temps. Et toujours cette même ritournelle: on ferme les yeux, on part en pensées, les idées se bousculent, se meuvent en désordre et tournent au rêve. Notre nuque se relâche et l'on se réveille par le simple fait que notre crâne tombe brusquement en avant, ou parce que les trop forts virages nous font perdre l'équilibre et nous envoie presque valser dans le couloir entre les sièges. Les coups de sommeil discontinu nous grillent la tête. On en devient vaporeux et presque même confus.
Dans le bus, une musique tonitruante et répétitive nous enivre malgré nous. Elle est hurlée depuis le haut parleur grinçant suspendu juste au dessus de nos têtes. Elle nous accompagne même dans les rêves. Je plonge en sommeil et je me retrouve soudain dans une pièce bleu ciel avec Fed. On est invité à une fête de mariage. La musique y tourne à fond. C'est la même que celle qui nous saoule dans le bus. On pénètre par une porte de bois dans cet endroit sans fenêtres. Soudain, la porte disparaît, on est prisonnier entre ces 4 murs. Je me réveille.
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