On se renfonce dans le labyrinthe de la médina. On s’arrête devant une boucherie qui diffuse des chants religieux. On demande le nom du chanteur au marchand. Il nous l’écrit en arabe sur un bout de papier. Ce sont des versets du Coran, psalmodiés sans aucun instrument et provenant d’Arabie Saoudite. On lui demande où l’on pourrait trouve un magasin de musique dans le coin. Un de ses clients, un vieil homme encore, nous accompagne et nous guide pendant une demi heure dans la vieille ville pour trouver le magasin de Fès où l’on est certain de trouver ces lectures coraniques. Il nous inspire confiance, on le suit. Après y être arrivé, il ne nous demande rien non plus. Il nous parle de sa vie ici, et spécialement de l'avenir des jeunes de la médina. Il dit qu’il lui faut faire attention car une police touristique rôde en civil dans les rues, interpellant les Marocains qui escorteraient les étrangers. Revers de la médaille. Bienveillant de protéger l’étranger contre les harcèlements interminables, mais d’un autre côté, que reste-t-il alors des contacts avec la population locale ? Difficile d’y trouver une juste milieu. Il nous raccompagne jusqu’à la Bab Ftouh et nous quitte subitement. Il s’engage dans une ruelle descendant vers le centre de la médina. Il dit qu’autrement, il s’attirera peut-être des problèmes avec la police. C’est grave ! Une telle logique a pour effet inéluctable de limiter les contacts avec les gens du pays. C’est carrément con. Laissez l’étranger dans le ghetto des endroits et activités toutou-ristiques. Mais où est le bon ? Où est le mauvais ? Comment y trouver une solution juste et nuancée ? C’est impossible ! On se tape à l'hôtel. On ne recroise plus les deux pensionnaires marocains qui nous collaient tout le temps pour nous demander à fumer. On prépare les bagages, on se plante à la gare routière. On s’est réconcilié avec Fès, quoique là, on vient de se faire gratter 2 euros par le type qui contrôle l'embarquement des bagages. Les marocains, eux, ne paient rien, mais il n'y a rien à dire. Il nous les gratte et nous menace que si on ne les lui donne pas, on n’embarque pas à bord du bus. Ca nous fait râler, mais c’est « maken mouchkin ».
A Chefchaouen, c'est l'autre extrême du contraste. L’air est pur et les gens sont zen. On est dans le Rif, genre de Triangle d'Or de l'ouest planétaire, correspondant à ce qui est à l'Asie pour l'opium. Ici, on cultive partout le haschich et la marijuana. On le voit sur les visages aux yeux rougis des habitants. Leurs éclats de rires, leurs mines décontractées en disent parfois longs. L’atmosphère est paisible. La fumette est hypocritement illégale, mais l'ambiguïté est totale une fois de plus. Presque tout le monde en consomme. Tant les Marocains que les étrangers de passage ici. Certains Marocains fument même discrètement sur les places publiques !
Les ruelles de Chefchaouen sont carrément splendides. Leur poésie de bleu s’entrelace en nuances et effusions de beauté. Une ville de mystères…en se baladant dans la médina, on se retrouve témoin d’une vie reculée et semblant indépendante du reste. On y croise des habitants de tout âge. Les vieilles dames attendent que la vie passe. Elles sont assises à l’entrée des maisons à regarder vers le ciel. Les enfants s’adonnent en rue aux jeux les plus simples. Ils semblent heureux. Peut-être est-ce cette insouciance juvénile qui les rend chanceux. Un homme de notre âge nous évoque à nouveau cet éternel problème du manque de perspectives d’avenir pour les jeunes de la vingtaine. Pendant ce temps, une kyrielle d’enfants joue sur la place, ignorants et insouciants de cet avenir peut-être déjà tout tracé. Beaucoup de jeunes nous accostent pour essayer de nous vendre à fumer, histoire de se faire un peu d’argent facile. A Chaouen, pour certains, il est trop facile de se faire « bronzer la tête ». Mais pas par le soleil. Ils n’insistent jamais beaucoup. On leur répond qu’on n’est nullement intéressé et ils nous laissent en paix. C’est agréable. Quelle différence d’avec Fès, par exemple !
On se pose deux secondes. C’est l’occasion pour nous d'apprécier le fait que les détritus ménagers se jettent ici un à un à travers les fenêtres, dans le terrain vague longeant la maison. Une fois par semaine, le tout est rassemblé en un immense feu de joie. Les Rifains ne se prennent pas la tête !
On s'assied dans une impasse. On filme les façades. Des enfants arrivent et demandent d'être aussi filmés. Fed retourne le petit écran digital de sa caméra. Ils réalisent que c’est eux qu’ils voient sur l’écran LCD. L’hystérie est subite et totale lorsqu’ils constatent cet effet miroir. On finit par ameuter tout le quartier, tous les gosses de toute la rue sont là. Ils veulent chacun leur temps de parole face à la caméra. Ils ne veulent plus nous lâcher. Même les mamas sont aux fenêtres. Toutes sourires, elles nous souhaitent la bienvenue.
Le bleu clair recouvrant les murs confère aux différents quartiers cette éclatante allure de pureté et de fraîcheur sous un soleil de montagne. La médina nous apparaît comme un immense et sinueux palais des glaces. En s’attardant dans ces ruelles d’azur et d’isolement, en se pénétrant du presque cristal de ses tons de bleu, on y verrait même apparaître l’eau couler sur les sols, et déambuler librement dans les ruelles. Les nuances du bleu sont innombrables. Chaque bâtiment possède une pigmentation différente de celle du voisin.
La ville est bâtie à flanc de montagne et connaît donc plusieurs niveaux. Les rues montent et descendent. Les pentes sont parfois raides. Seule la grand place du village, Uta El Hammam, est vraiment stable. Autour de la ville, les hauteurs s’étendent à perte de vue. Au loin, on discerne les champs et les habitations parsemées ça et là sur les flancs de montagnes. En s’éloignant un peu, l’envahissement de beauté est total. On s’aventure dans la vallée. A pieds, dans un silence profond. Les moutons et les brebis courent en toute indépendance. Une femme essaie au loin de contenir son troupeau dissipé dans les pâturages. Elle les mène d’un bâton et les fait entrer dans une petite maison de pierre.
Les odeurs sont succulentes. Les fleurs et plantes aromatiques sont sans nombre. Elles poussent en toute liberté aux abords de la ville. Le chemin de terre battue que l’on parcourt est ponctué de cactus démesurés et de fruits mûrs pendant encore aux arbres. Un portrait du roi trône le long de la route, face à l’infinitude des montagnes. Franchement, c'est une des plus belles villes que j'aie jamais vues. Elle est carrément magique. Un havre de paix reculée.
Hier, on s'est payé un bon souper sur la place Uta El Hammam. Pour même pas 2 euros, on mange ici comme des rois. Le tajine, la soupe marocaine et tout le tralala chez « Ali Baba », qui nous a répondu qu'il ne savait pas où étaient passés ses 40 voleurs. On s'est tapé une nuit trop calme dans un hôtel flanqué dans une des ruelles. Tout frais, tout propre, l’hôtel Mauritania. Une fois la nuit tombée, la ville appartient aux chats. Ils siègent partout. Noirs de mystères ou gris terne de crasses, ils restent impassibles à regarder le monde de l’Homme qui défile devant eux. Ils complètent le tableau et lui octroient encore plus de finesse et de perfection.
Là, la nuit se pose sur Chaouen. Ce soir, on se ballade encore dans la ville by night. On va se négocier peut-être quelques artisanats. Cette ville est fabuleuse, on s’en sent tout high, même sans les spécialités locales. Il est 18 heures, c’est l’appel à la prière du muezzin. Les fidèles vont se rassembler à la mosquée du village. C’est dommage que mes lettres ne captent pas les psalmodies qui nous bercent en ce moment. Elles sont superbes.
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