On avance à travers la médina. On finit rapidement par s’y perdre complètement. Les ruelles sont innommées et innombrables. Impossible de s’y retrouver. Mêmes les Fassis s’y égarent de temps en temps !
On se trouve subitement en pleine zone verte, traversée par un chemin de béton. L’endroit est désert. Pas une âme à la ronde. Une bande de type erre sur le côté de la route. Ils marchaient devant nous mais, ayant remarqué notre présence derrière eux, ils se sont assis sur un muret. On les salue pour la forme. Ils n'ont pas l'air très cools. On continue, ils nous appellent. Un d’entre eux se dirige vers nous et nous demande de l’argent. Il a le regard agressif, même rempli de haine. On lui dit qu’on n’a pas de fric à lui donner. Il nous escorte de son être féroce. Ses 3 copains rappliquent. On continue la route. On essaye de nier mais on entend des bruits de pierres. Ils se mettent à les jeter vers nous. Ils se rapprochent encore plus, on est bloqué. On s’arrête naïvement pour tenter de négocier leur connerie. On essaie même de sourire en dernier recours. Ils ne veulent rien entendre. Un taxi passe sur la route. On lui demande de s’arrêter. Les chiens sont juste à côté de nous. Le taximan nous annonce qu’il ne peut prendre qu’un de nous deux. Une femme est seule à l’arrière. Il y a toute la place disponible, mais il ne doit pas avoir saisi la situation. Il se barre. Par miracle, un autre taxi survient juste derrière lui. On s’engouffre dedans, on laisse les canins enragés à leur sort. Ils ont encore des pierres dans les mains. Quelque part, on est dégoûté, mais tout finit bien. On est surpris de ce soudain changement d’ambiance. On n’aurait pas imaginé ça.
On arrive au palais royal de Fès. Il est fermé mais sa façade vaut à elle seule le coup d’oeil. Toute dorée et peinte de couleurs éclatantes sous ce ciel bleu électrique. On se fait la pause à l'aise et on dévie dans le marché aux dattes. Un commerçant veut nous en vendre une poignée pour 30 dirhams. Il nous prend pour des cons. Le quartier est propre. Il déborde de boutiques d’artisanat. On sent qu’on est en pleine zone de curiosités touristiques. Genre d’endroits où l’étranger est préjugé disponible à payer des sommes exubérantes pour tout et n’importe quoi.
On se fait suivre par deux types bizarres qui nous scrutent depuis un moment. On s'arrête devant la grande porte qui marque l’entrée de la vieille ville. Le minaret de la mosquée la surplombe, tel un œil dominateur et pression sur ce qui se passe aux alentours. Il veille mais prescrit en même temps. Le regard…toujours ce regard en permanence. Les deux types sont plantés là. Ils ont l’air de nous attendre. On les a captés. On les dévisage droit dans les yeux. Ils nient l’affaire. Ils semblent soudain inconfortables qu’on les fixe ainsi à notre tour. L’effet miroir est troublant. C’est comme s’ils se sentaient tout petits. Ils noient leur incompréhension dans de fausses répliques esquissés l’un à l’autre. Ils fuient du regard mais restent immobiles. Un homme qui avait sans doute compris la scène passe à notre hauteur et nous dit de faire attention car ils sont connus comme voleurs dans le quartier. On se tire. Ils nous rattrapent. Ils nous accostent d’un air faussement sympathique. On est sec. On les envoie paître.
On pénètre dans la Mellah. Chaque grande ville marocaine comprend sa « Mellah », l’ancien quartier Juif. Leur architecture peut être différente de celle des autres quartiers. Ils ont généralement mué en zone de bijoutiers et d’orfèvres (…). Au bout de la rue principale de la Mellah se trouve le fameux un cimetière juif de Fès. On y accède à travers deux immenses portes en fer forgé, dissimulées dans une rue de fruits et légumes vendus à même le sol. On y pénètre en silence. Un homme vieillot s'approche. Il nous annonce qu’il nous considère comme « ses frères ». Il nous tape chaleureusement dans le dos. Il est sympa. Il se met à tout nous expliquer « entre frères ». Il nous conte un bref aperçu des avatars des Juifs au Maroc et de l’histoire du cimetière qui s’étend là sous nos yeux. Il est charmant mais je sens une sale odeur se profiler à l’horizon. J’essaie de me la nier. Je me résonne en me forçant à exclure toute forme de parano de l’être. Je pars de mon côté tirer quelques photos. Je laisse Fed avec son nouveau « frère ». Je me renferme paisiblement à composer mes images. J’entends soudain Fed appeler à la rescousse. Le « frère » veut 100 dirhams pour ses interminables explications. On lui répond que ce n’était pas prévu. Il nous avait dit faire cela comme à des amis. Je réfute l’affaire et je tire encore quelques clichés. Je laisse Fed aux palabres pour un moment. On lui annonce qu'on ne discute pas. Que de toute façon, c'est non ! Là il devient furieux, on lui dit que c'est pas notre manière d'agir, on se barre. Il crie et claque la porte derrière nous. On rie mais en même temps, on se sent dégoûté de ces infinis trucs et saveurs pour essayer de se faire du fric sur ton dos. Tous les moyens sont bons ! On en a marre de se faire prendre pour des vaches à lait. Tu parles, « mon frère » !
On est retourné dans la médina autour de la Bab Ftouh. Et là, quel glauque une fois la nuit tombée ! Les ruelles sont à peine éclairées, on se fait contempler de travers dans la pénombre, on entend même un français parlant qui nous lance un chaleureux «dégage ». Bref…on s'achète des fruits et du pain. On monte sur le toit de l'hôtel pour s’écarter un peu de tout ça. Il n'y a personne sauf nous. On observe le tout vu du haut. Fès est une ville splendide, mais on ne se sent pas d'y rester plus.
On part le lendemain matin voir les fameuses terrasses de tanneries et la mosquée kairaouine. Là, plus d'arnaques, les gens sont cools. Comme quoi, il ne faut jamais juger avec trop d’empressement, comme quoi tout dépend de la fortune que l’on peut trouver dans nos rencontres ! On ne devait pas avoir eu de chance la veille. Les tanneries sont impossibles à trouver dans ce désordre infini de ruelles. On se fait aider par un vieil homme. On lui a demandé le chemin. On verra bien s’il nous mendie le bakchich ou pas. On n’a pas le choix. A notre agréable surprise, il ne nous requiert pas la moindre faveur.
On passe par le magasin d’artisanat « officiel », on monte sur la terrasse avec Saïd, un des vendeurs de la maison. On s’attarde sur le toit. Il se lâche et se met à nous parler de politique et de l’ambiguïté du contexte actuel entre son pays et les Américains. Il se retourne plusieurs fois pour vérifier si personne ne s’aventure près de nous sur la plate-forme solitaire. On lui dit qu’on ne compte rien acheter. Il nous comprend, mais joue tout de même le jeu de nous proposer des babouches en redescendant. Histoire de montrer au reste du personnel qu’il accomplit correctement son boulot.
Les tanneries de Fès sont renommées dans tout le pays. Elles sont impressionnantes. Dans une espèce de grande cuve formée de bâtiments laissés comme à l’abandon, ils dépècent les animaux, font sécher leur peau au soleil, les tannent et les plongent dans différents bains pour leur conférer couleurs et qualité. Le spectacle est splendide et resplendissant de couleurs. Les hommes parcourent les bassins, nu pieds, des amas de laines flanquées par dessus l’épaule. Elles pendent par grappes le long des façades, sur le toit et à travers les encoches des fenêtres qui n’en sont plus. En contrebas, les bains de chaux et d’innombrables couleurs dans laquelle ils immergent les peaux de leur technique encore authentique. Le salaire des ouvriers est de 30 dirhams par jour. Un salaire de misère, et ces hommes travaillent à longueur de journée, plongés à moitié nus dans des bains de couleurs.
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