Casablanca, Hôtel Miramar, 21 septembre 2003
Dimanche matin, 4 heures. Le jour ne s’est pas encore levé sur Bruxelles. La ville dort encore. D’autres doivent rentrer de boîte. Le réveil sonne. Son hurlement me paraît moins criard qu’à l’habitude. On se lève en sursaut d’excitation. L’heure a sonné. Il est temps pour nous de prendre les bagages et de s’envoler loin, comme des oiseaux libres voulant vivre leurs rêves de leurs propres ailes.
La grisaille de Bruxelles se fait de plus en plus terne en cette période de l’année. La température chute à la hausse, le mois 9 est ce que les gens appellent communément « la rentrée ». Et nous…on se casse. Enfin. On l’a tant attendu. La réalité des choses et les routines quotidiennes en arriveraient presque à tenter de nous faire oublier le principal. La vie, la vraie. La découverte du monde et de ces peuples qui nous attendent. Et qu’on attend avec impatience au plus profond de nous. Ca faisait un an que moi, Pascal, je n’avais pris mon sac pour vagabonder dans un coin du globe. En rentrant de mon trip asiatique, j’ai dû me trouver un job. Et puis voilà, Bruxelles nous a inévitablement aspiré. Le principal est de toujours conserver intact en soi ce que l’on désire réellement. A condition toute fois de le savoir soi-même, et pour soi-même. Et c’est souvent bien là toute la question.
C’est la première fois que Fed se lance réellement dans une aventure pareille. On en parlait, encore et encore, avec toujours cette impatience grandissante de voir enfin sonner l’heure à laquelle le cordon de la cage serait rompu, et laisserait s’échapper la beauté et l’humain. L’humain, rien que l’humain, sa nature, et l’humanisme qui se dégage au plus profond de nous deux. L’idée de se lancer ensemble dans un très long voyage nous démange. Un voyage à l’échelle de celui que j’ai accompli il y a maintenant plus d’un an. Sillonner plusieurs pays, découvrir un ou plusieurs continents à la fois, sans contrainte de retour précise…mais les réalités sont là pour nous ramener sur la terre sociétaire. Pour l’instant du moins. Un laps de temps nous étant imposé, on n’a pas pu s'expédier dans des contrées forcément lointaines. Le Maroc était cette fois-ci pour nous la destination idéale. La culture arabe, si attirante, si mystérieuse et tellement d’actualité aujourd’hui. Envie de la vivre, de l’approcher de plus près, désir de la sentir et de l’atteindre, envie de toucher à ce qui se cache derrière les voiles, dans la mesure du tout possible. Le Maroc, un pays proche de chez nous finalement, mais d’un autre côté encore tellement distant.
Et voilà...le 21 septembre, le jour officiel du début de l’automne, on tire notre épingle du jeu. On s’engouffre dans le taxi vers 5 heures et les amarres sont larguées. Le check in à l’aéroport se fait rapidement. Les bagages partent en soute et une légèreté d’être nous envahit subitement. C’est à ce moment précis que je réalise que l’évasion est entamée.
On passe la douane. Un homme prie dans le nouveau terminal où l’on est censé embarquer. On dirait un rabin. Il s’enlace les avant-bras dans des lamelles de plastique. On l’observe en silence. Il a l’air de bénir l’avion de son livre et de ses grands gestes. Tant mieux pour nous. Si ça fait de l’effet...
Visant les tickets les moins chers, on est tombé avec Iberia qui, naturellement, ne pouvait omettre de faire escale dans la capitale espagnole. On gagne Madrid vers 10 heures. L’avion pour Casa repart au soir. A nous la vie madrilène pour une émincée d’heures flamenco hautes en couleur.
On s’engouffre dans le métro. Une demi-heure de trajet et l’on émerge non loin de la Plaza Maior. La « grand place » de la ville dont le nom ne peut être ignoré des amateurs d’Europe.
L’ambiance nous surprend. Le climat tourne déjà tellement autre de celui de notre capitale belge, alors que nous ne sommes qu’à quelques centaines de kilomètres de notre point de départ. Les gens en rue ont l’air plus éveillés. Les jeunes sont assis en bandes dans les coins à boire et fumer. Ils ont des styles variés et recherchés. Un plaisir pour les yeux. Par contre, tout le monde parle espagnol et pas moyen de leur faire évacuer un mot d’anglais ! C’est sans doute un des signes du profond nationalisme espagnol. On s’est plu à trotter dans les rues de la capitale espagnole. En quête de rien de précis, se laisser simplement perdre les pas au gré des envies et des idées spontanées. Comme un échauffement, comme un agréable apéritif en chauffant la salle, avant de débarquer au Maroc. On s’y plait vraiment, et le temps passe vite.
L’avion pour Casa décolle à 21 heures. On atterrit sur le sol marocain vers 23 heures. L’aéroport est désert. Il fait chaud et humide. Notre avion doit être le dernier de la journée, tous les magasins free tax et les offices de change affichent porte close. On attrape le dernier train de justesse, pour gagner cette ville prétendue « blanche ». L’aéroport est à 30 kilomètres du centre de Casa. Un homme nous accompagne. Il s’appelle Isham. On a fait connaissance dans l’avion. Il est casablancais et étudie ici. Il retourne au pays après un petit week-end passé de l’autre côté de la Méditerranée. Il est intéressant et sympa, mais la fatigue me gagne. Il me peine de lui tenir une conversation vivante et logique. Fed s’est déjà endormi sur la banquette du train.
Une heure de trajet dans le noir le plus total et nous voilà plantés à la gare de Casa voyageurs. Notre arrivée est triomphale. On se fait subitement réveiller par les taximen enthousiastes nous proposant la course. On en accompagne un dans l’obscurité. Il nous annonce qu’il ne fonctionne pas au compteur. Le prix est fixé selon sa propre appréciation. Il propose la course à 10 euros. On se fait déjà arnaquer et pas moyen de négocier avec lui. On extraits les sacs de son coffre, on se barre. Qu’il en trouve d’autres…Histoire de déjà nous rappeler qu’ici, tout se marchande. Rien n’est fixe. A l’aide de légers palabres et de temps consacré à l’envoûtement, on peut presque tout obtenir. Un vieil homme nous conduit enfin à l’hôtel Miramar, dans le « quartier des affaires ». C’est là que sont nichés les hôtels petit budget. Les rues sont vides. Il y règne une odeur de poisson. Le vent balaie les rues. Troublante est cette glauque atmosphère qui hante les rues la nuit. Seules quelques silhouettes errent ça et là, dissimulées dans la pénombre. Ils nous fixent au loin. Je me demande ce qu’ils font. La chambre est rapidement négociée pour 70 dirhams. Fed reste au balcon et veille, tandis que je m’aventure au coin de la rue pour acheter un paquet de cigarettes.
On passe cette fin de soirée dans la terrasse, à savourer nos premiers instants casablancais. Un vieil homme est planté sur le trottoir d’en face. Seuls deux chats lui tiennent compagnie. Ils lui reviennent fidèles, malgré leurs va et viens désordonnés. La nuit nous appelle. Ses murmures se font de plus en plus insistants. On s’effondre de ses chants charmeurs. On s’abandonne à elle.
| |