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INDE - Calcutta
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30 Mai 2002
Inéluctable rupture (partie 2 )
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J’ai revu le lit numéro 35 , qui était déjà occupé par un autre pensionnaire, en me disant « voilà, c’est fini, au suivant »...c’est triste, mais c’est comme ça, la page est censée être tournée. Une de ces nombreuses pages qui se sont écrites à l’indélébile. Andy est venu chez moi avec un grand sourire, me disant" ok, brother, he is dead now, but the living ones are waiting for you ...".
Et c’est vrai, faut pas s’accrocher, si s’accrocher rime avec stagner, donc je suis redescendu, et hops…c’était déjà l’heure du lunch pour les malades. Les autres me demandaient où était number 35, car il manquait à la bouffe, ou peut-être car on entendait plus rouspéter? De toute façon, ils avaient déjà compris, un signe de la tête me suffisait à leur confirmer leurs propres suppositions. Un autre type s’est amené dans le hall avec une hémorragie monstre du nez, il respirait d’abord difficilement, puis s’est mis à tousser et à éternuer comme une grue ...Les sisters épongeaient ses narines au tampon, ça ne s’arrêtait pas, à l’heure qu’il est, il est aussi peut être déjà parti.
Calcutta, Salvation army, 1er juillet 2002
La folle mousson s’abat sur nos têtes. J’avais pourtant déjà connu la Mousson il y a deux ans en Inde, mais elle n’avait jamais atteint une telle violence. J’étais au bui-bui de Raju jusque vers 21 heures. C’est en sortant que j’ai découvert les trombes d’eau qui chutaient des cieux et qui semblaient vouloir ruiner la ville. Les Indiens considèrent ces phénomènes naturels comme une bénédiction divine. Ils les appréhendent tels des présents offerts par les Dieux, alors que moi, ces scènes m’évoquent plutôt des visions d’apocalypse. J’aime ces images de violence naturelle, ces tableaux de délabrements soudains et ces perceptions que la nature se réapproprie l’Homme sans qu’il puisse y opposer quelconque contrôle. Les rues se remplissent de plus en plus, à une allure effrayante. En quelques minutes, l’eau atteint les entrées des échoppes et des habitations. Quelques rickshaws s’aventurent encore à pieds sous la pluie, entre les vagues de remous de cette marre de crasses qui se fracassent sur les parois des bâtisses. Et cette eau noire…et ces détritus de toutes sortes qui y flottent en liberté, dessinant cette espèce de soupe urbaine répugnante, une véritable Venise d’ordures. Je suis d’abord resté dans le cybercafé, attendant que les évènements se calment pour m’aventurer au dehors. Au plus j’attendais, au plus le niveau des eaux montait et au plus j’aurais eu difficile à me frayer entre les flots. Je me suis lancé et lorsque la foudre se mettait à gronder, je m’abritais quelques secondes, selon les disponibilités. C’était cette même impression que je ressentais dans les mers du Mexique ou de Thaïlande, où les eaux sont peu profondes et où l’on peut marcher des dizaines de mètres avant de se retrouver réellement dans l’eau pleine. Cette eau lourde à pourfendre de mes pas, cette résistance naturelle à freiner mon élan d’avancer dans ces profondeurs et découvertes : des sacs de plastique, des légumes, des emballages de toutes sortes qui flottaient à la surface de manière inopinée. Je piétinais aussi un tas de choses dont je ne connais ni la forme, la nature, ni la consistance. Le mystère est total. Mieux vaut ne pas trop songer à ce qui devait se cacher sous mes pas. J’ai perdu ma tongue en chemin. Elle voguait comme une barque dans ces flots boueux. Je l’ai rapidement remise au bon pied, prenant précaution de ne pas m’étaler de tout mon long dans cette mixture d’amibes et de pourriture.
Les Indiens étaient comme à l’habitude spontanés, enthousiastes et prêts à l’humour. Un jeune type m’a accompagné pendant quelques mètres, me demandant si je comptais m’acheter un bateau, parce que la saison ne faisait que commencer. Il m’a juste demandé de quel endroit du monde je venais, puis a tourné dans une rue sur la droite.
Maintenant, je suis de retour à la Salvation army. J’allais dire “au sec”, mais ce n’est même pas le cas, car le plafond du dortoir a suinté sur mes affaires. Youpi, juste dans le coin sur le tas de fringue ! On aurait dit que c’était tout juste pile bien visé ! J’entends encore la pluie et l’animation humaine au dehors. J’entends les enfants crier, ils s’amusent dans l’eau. Les gens font la fête. C’est génial. Je pars les rejoindre.
Calcutta, Cybercafé, 2 juillet 2002
Viva la mousson! C’est la folie, les rues sont remplies d’eau, en venant de l’armée du salut au cybercafé, je me suis retrouvé dans une ruelle avec de l’eau jusqu’à mi-cuisses !
J’ai même hésité à sortir, mais tous les Indiens le font, alors pourquoi pas moi ? C’est génial de voir l’humeur des gens quand il pleut. En Europe, la plupart sont en voitures, et les autres en imper aux arrêts de bus et de trams, en train de râler ou de traiter d'enfoiré ceux qui passent en voiture le long d’eux et qui les éclaboussent.
Ici non, puisque la grande majorité des gens est à pieds, les quelques taxis sont exceptions dans le quartier à présent, en période de mousson. Tout le monde est soumis au même régime: femmes, hommes, enfants, chèvres et chiens errants. On est tous abrités sous de grandes bâches, dans les entrées des maisons, à contempler ces rues marécageuses se remplir de plus en plus. Y a pas tellement de vaches sacrées dans le centre de Calcutta. Heureusement pour elles, je me demande bien ce qu’elles feraient par un temps pareil !
Et les gens rigolent, ils sont de bonne humeur. Ils ne se préoccupent pas de mouiller leurs fringues, leurs cheveux ou leurs affaires, même si certains portent des parapluies, ils retournent mouillés jusqu’au caleçon, sans aucun souci.
D’où l’importance de bien se laver en rentrant, partout où l’eau s’est infiltrée, pour ne pas avoir d’infection. La vie continue, les rickshaw-wallahs tirent toujours leurs clients dans la flotte, les vendeurs de chaï et de chowmein continuent leur besogne comme si de rien n’était. Juste qu’ils mettent leurs échoppent un peu plus en hauteur et retroussent leurs pantalons…Les glandeurs dans la rue continuent à glander, et à attendre que la vie passe. Les gens sourient, les gosses jouent et rigolent. C’est la fête. Un soulagement venu des cieux, qui nettoie, qui rince, qui divertit et qui apaise, qui fait baisser la lourdeur de l’atmosphère et le niveau du baromètre, même si ce n’est que l’histoire de quelques heures…
La pluie dans la nuit comme ça, à la lumière des néons de la Sudder street, quels spectacles étranges, de fin du monde...avec toutes ces vieilles baraques, ces enseignes vieillottes qui restent clignoter entre les grosses gouttes, les mini-vagues formées par le passage des gens à pied, des rickshaw-wallahs ou des taxis, qui viennent se fracasser à l’entrée des maisons, les trucs de toute sorte qui flottent à la surface : papiers, restes de légumes ou de fruits, plastiques.

On peut le voir comme une vision d’apocalypse, de jugement, comme une représentation de dieu qui descendrait sur terre pour tout détruire, mais on peut aussi tout autant le voir comme une bénédiction, comme un apaisement, comme une purification, tout comme les gens le perçoivent ici, dans leur culture. Une accalmie, une véritable catharsis. Après la pluie, on tranche les eaux de nos pas, en sandales ou pieds nus pour d'autres, mais la température est tellement plus fraîche. L’air est plus pur, enfin il semble plus pur, les gens ont l’air calmés, réconfortés. C’est étrange, et je constate à chaque fois ce changement d’atmosphère dans les rues, à chaque fois que la mousson nous est tombée! Les gens sont apaisés, de bonnes humeurs…comme des enfants qui viennent de recevoir une faveur, un cadeau qui leur fait énormément plaisir.

Children at Mother Theresa centre Dya Dhan


Seul


 

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