Calcutta, Salvation army, 14 mai 2002
India…Living on the edge. Rudesse de nature, rudesse de pauvreté, dénuement fatal, rapports atroces d’inter-hommes…une vie rêche pour ceux qui y vivent, une remise en question fondamentale et permanente pour ceux qui y passent. Un dépassement inéluctable de ses propres limites, une perte, une conversion, un retravail et d’autres déterminations du soi. Un bouleversement de ses certitudes, dont on ne sort inchangé. Un monde d’alter, dont surgit un moi davantage en complétude et en finitions. Des yeux plus vastes, le lâchage panoptique, le savoir en route. Le don intégral du soi ou de sa partie meilleure. Etrange est la façon dont tous ces êtres s’entremêlent ici, en masse uniforme et coulante. Cette masse omniprésente et suffocante. Cette masse qui pèse telle une chape de plomb et dont on ne voit pas le terme. La densité d’êtres emplissant le paysage devient terrifiante. Leur nombre fait peur. Le manque d’espace et de liberté même physique effraie. Chacun déambule dans la plus totale indifférence, des traits qui le caractérisent : le mendiant, le clochard, le riche, l’aveugle, le sacré, le lépreux, l’Intouchable, le vendeur de thé, l’amputé, la vendeuse de boissons fraîches qui se retrouve aveugle d’un œil. Ici, manchots, aveugles et lépreux vadrouillent sans que personne n’y prête la moindre attention. Les regards ne se posent pas sur eux, même pas de manière furtive. Personne ne les remarque. Plus personne ne les remarque. Ils sont usés de leur cachet. Habitude de la souffrance et de l’atroce, déformations du physique qui attireraient à l’inverse compassion ou rejet dans le douillet Occidental. Ici, l’homme paraît égal.
D’un autre côté, l’inégalité ne m’est jamais apparue aussi convaincue qu’ici. En Inde, tout est contraste et contradictoire. La logique existe, elle est même imparable. Elle est juste autre, elle est leur. Elle n’est accessible du mort vivant, et ne s’acquiert qu’en élévation d’au-delà. Elle est faite de normes sociales. Elle se fonde de religion, de castes prédéfinies par celle-ci et acceptées telles qu’elles par une population de fervents Hindous.
Calcutta, Salvation army, 23 mai 2002
Il fait chaud, très chaud, tellement chaud, trop chaud…Cette enveloppe de chaleur et d’humidité m’inhibe, me saôule et me rend totalement inerte. J’ai envie de dormir, mais m’allonger sur le matelas dans le dortoir sous le ventilateur est même désagréable. Après quelques minutes, il fait tellement lourd que j’ai le désir de me lever. Pour aller où ? Il n’est nul refuge de fraîcheur ici, si ce n’est le cybercafé « de luxe », à 10 roupies de l’heure, qui dispose d’air conditionné. Je paresse. Me bouger pour entreprendre quelque chose me demande un réel effort. Que donnerais-je là pour avoir maintenant une grosse pluie qui nous serait apaisante et purificatrice !
Je comprends que dans les cultures des pays chauds, les peuples divinisent l’être de pluie. Ici, elle est cadeau sublime. Je comprends aussi qu’ils soient calmes et nonchalants. Le climat habille et conditionne le tout. Comment mener le rythme de vie des pays Occidentaux sous une chaleur pareille ? C’est carrément impossible.
Calcutta, Salvation army, 14 mai 2002
Quand je vois à Kalighat tous ces gens occupés à s’éteindre de maladies des plus diverses, je retrouve toujours cette question du pourquoi. Pourquoi la corruption de l’être, pourquoi cette saleté qui ronge l’homme jusqu’à l’anéantir intégralement ? Pire est que le danger reste invisible. L'adversaire est lâche. On ne le voit pas, il se masque. Il gît. Il agit dans l’obscur, dans ses arcanes de combat et de stratégies cruelles. Le Mal s’infiltre dans leurs veines, il corrompt leur propre sang par on ne sait quel stratagème. Il pénètre leur chair, leurs organes, sans rien dire. Sans se justifier, il détruit leur vie entière, petit à petit. J’aurais envie de questionner cet ennemi. Essayer de comprendre pourquoi il s’adonne au malin plaisir de la destruction de l’humain. Du faible. Pourquoi ces souffrances ? Pourquoi ces morts ? Au nom de quoi se déchaîne-t-il?
A partir de l’instant où l’on rejette toute idée de châtiment divin sur l’entité physique, l’effet en devient absurde. Un non-sens absolu. Une stérilité réaliste lorsque l’on ignore ces concepts de réincarnation en fonction d’une vie antérieure au karma peu glorieux. L’ennemi se déhanche. On ne le distingue pas, on ne le touche pas. Il voit le fruit de sa récréation, il voit sans être vu. Il commande depuis je ne sais où, il prend plaisir. Il s’offre un orgasme nihiliste de cruauté. Et si toutes ces bactéries n’existaient pas ? Si ces souffrances et ces défaillances physiques ne prenaient forme ? Et si chaque avait droit à une mort qui ne soit que mort de vieillesse ? Comme une fin de bail, non comme un séjour cruellement écourté d’un préavis inévitable, et d’une injustice ultime ?
Calcutta, Salvation army, 1er juillet 2002
La folle mousson s’abat sur nos têtes. J’avais pourtant déjà connu la Mousson il y a deux ans en Inde, mais elle n’avait jamais atteint une telle violence. J’étais au bui-bui de Raju jusque vers 21 heures. C’est en sortant que j’ai découvert les trombes d’eau qui chutaient des cieux et qui semblaient vouloir ruiner la ville. Les Indiens considèrent ces phénomènes naturels comme une bénédiction divine. Ils les appréhendent tels des présents offerts par les Dieux, alors que moi, ces scènes m’évoquent plutôt des visions d’apocalypse. J’aime ces images de violence naturelle, ces tableaux de délabrements soudains et ces perceptions que la nature se réapproprie l’Homme sans qu’il puisse y opposer quelconque contrôle. Les rues se remplissent de plus en plus, à une allure effrayante. En quelques minutes, l’eau atteint les entrées des échoppes et des habitations. Quelques rickshaws s’aventurent encore à pieds sous la pluie, entre les vagues de remous de cette marre de crasses qui se fracassent sur les parois des bâtisses. Et cette eau noire…et ces détritus de toutes sortes qui y flottent en liberté, dessinant cette espèce de soupe urbaine répugnante, une véritable Venise d’ordures. Je suis d’abord resté dans le cybercafé, attendant que les évènements se calment pour m’aventurer au dehors. Au plus j’attendais, au plus le niveau des eaux montait et au plus j’aurais eu difficile à me frayer entre les flots. Je me suis lancé et lorsque la foudre se mettait à gronder, je m’abritais quelques secondes, selon les disponibilités. C’était cette même impression que je ressentais dans les mers du Mexique ou de Thaïlande, où les eaux sont peu profondes et où l’on peut marcher des dizaines de mètres avant de se retrouver réellement dans l’eau pleine. Cette eau lourde à pourfendre de mes pas, cette résistance naturelle à freiner mon élan d’avancer dans ces profondeurs et découvertes : des sacs de plastique, des légumes, des emballages de toutes sortes qui flottaient à la surface de manière inopinée. Je piétinais aussi un tas de choses dont je ne connais ni la forme, la nature, ni la consistance. Le mystère est total. Mieux vaut ne pas trop songer à ce qui devait se cacher sous mes pas. J’ai perdu ma tongue en chemin. Elle voguait comme une barque dans ces flots boueux. Je l’ai rapidement remise au bon pied, prenant précaution de ne pas m’étaler de tout mon long dans cette mixture d’amibes et de pourriture.
Les Indiens étaient comme à l’habitude spontanés, enthousiastes et prêts à l’humour. Un jeune type m’a accompagné pendant quelques mètres, me demandant si je comptais m’acheter un bateau, parce que la saison ne faisait que commencer. Il m’a juste demandé de quel endroit du monde je venais, puis a tourné dans une rue sur la droite.
| |