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INDE - Calcutta
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14 Juin 2002
La Photo- Kalighat
| 2 commentaires 2 commentaires

Calcutta, Salvation Army, 14 mai 2002

L’appareil photo est pour moi un témoin, un compagnon de solitude, un miroir, une manière de concrétiser ce que je vis. Je me trouve parfois dans des situations exceptionnelles et certainement délicates, dans lesquelles j’hésite à l’utiliser ou à le laisser blotti dans mon sac. Il me faut alors trouver équilibre entre la pudeur et le respect, et d’autre part, le témoignage et le désir de réaliser en chaque cliché un aspect proche de la réalité. Je me trouvais seul face à ce genre de débats intérieurs lors de crémations à Varanasi ou au Népal. Pouvais-je honorablement appuyer sur le déclencheur, ou devais-je m’abstenir ? Par pudeur. Par respect. Etait-ce respectueusement correct ? Même s’ils ne l’auraient pas su puisque je l’aurais fait en toute discrétion, avais-je le droit de voler une telle image à quelqu’un qui ne s’en rendrait pas compte ? N’était-ce pas la logique d’un viol ? Etait-ce permis ? Me l’autoriserais-je ?
Encore aujourd’hui, chez les lépreux, je me retrouvais face à ces questions. Et là, c’était encore différent de lorsque j’étais face aux crémations. Aujourd’hui, c’était carrément eux qui me demandaient de les photographier.
En général, lorsque telle est la situation, j’immortalise le moment sur photo. L’aspect témoignage du réel prime sur les éventuels remords ou prises de consciences subjectives que je trouverais dans un réservé frileux et finalement stérile. J’essaie juste de rester discret, au cas où l’acte en lui-même de tirer une photographie serait de nature à choquer l’âme. Je me dis que si nos yeux sont autorisés au spectacle, pourquoi dès lors un autre œil en serait-il banni ? Un œil autre, mais un œil tout-de-même, témoin supplémentaire et privilégié pour faire partager à l’autre certaines visions de ce monde, même si elles sont plus insolites.

Calcutta, Salvation Army, 14 mai 2002

Tout d’abord, j’ai mal de tête à crever, et les yeux qui louchent sur l’écran. Il fait crevant de chaud, j’ai mal de gorge, ça doit être la pollution. Le cybercafé est bondé, il doit y avoir une vingtaine d’ordinateurs, qui sont tous occupés. Ils sont parfois à trois dessus, des jeunes ou moins jeunes, en train de mater des sites de Q. Ils sont excellents ces Indiens ! Une fois que tu les a repérés, il font soit les timides et changent la fenêtre sur laquelle apparaît soudain un petit chat yahoo bien conventionnel, soit ils se marrent avec toi et t’invitent presque à observer leurs splendeurs avec eux ! De vrais gosses qui découvrent leurs premières érections !
Alors aujourd’hui, on a commencé la journée en force. Dans la rue du Modern lodge, qui est aussi la rue de chez Jojo’s, c’est le coin des shootés, où ils vont sniffer leurs saloperies à toute heure du jour et de la nuit. Y en avait de nouveau un, mort explosé sur le pavé, à 6h45 ce matin, quand j’allais chercher les filles pour passer boire le thé avant de partir travailler. Un de ses potes était à côté de lui, le regardant respirer comme une bête agonisante ...ça faisait un bruit dégeu, comme un vieux moteur enrayé qui va lâcher d’une seconde à l’autre.
Je lui ai demandé si son ami avait "taken too much ", mais il m’a juste souri et fait signe, en faisant glisser sa main sur sa propre gorge comme une lame de couteau, que son pote était en train de crever ! Apparemment, pour lui, c’était pas grave. Et il le laissait là, vivre ses peut-être dernières minutes, couché dans un coin à l’abri des regards indiens qui, de toute façon, exprimeraient l’indifférence ou le dégoût le plus total.
On a fait arrêter un taxi, et à trois, plus le pauvre bonhomme, on s’est fourré dedans, on l’a emmené nous-mêmes à Kalighat. Le taximan ne voulait pas au début, car il disait que le type était dégueulasse et qu’on devait appeler les flics et non pas un taxi, ou qu’on devait le laisser là, lui lançant un geste dénigrant de la main gauche. On lui a filé quelques roupies en plus que le prix normal prévu pour la course, et on a finalement filé vers le home.
Ils étaient encore fermés car on était là un peu moins d’une heure à l’avance, mais en tambourinant sur la porte, une nonne est apparue et on a mis le type sur un lit. Dès 8 heures, il était lavé et sous perfusion ! Il était calme aujourd’hui et dormait beaucoup, mais au moins il n’est pas mort. Par contre, je doute vraiment qu’il soit en bonne santé. Apparemment il semble qu’ils vont savoir le retaper, puis, soit, le remettre à la rue, solution stupide car il va retoucher à ses sniff de colle et à ses poudres magiques, soit ils vont lui proposer de l’héberger dans un home pour désintoxication. Mais alors, à la seule condition qu’il le veuille lui-même, car ils ne peuvent rien obliger.
Puis, on est sorti, et on s’est envoyé une noix de coco pour déjeuner quelque chose quand-même, avec les doux rayons du soleil orange qui nous caressaient le visage, pris dans cette foule colorée qui commençait à danser dans tous les sens comme à chaque quotidien ici à Calcutta.
J’ai fait connaissance avec une autre patiente du home aujourd’hui, elle a des cheveux blancs et mi-longs, avec des lunettes solaires. Au début, je croyais qu’elle mettait ses lunettes à l’intérieur car elle avait des problèmes de rétine, mais non, madame veut se donner un style "british", elle est fière de le dire à tout le monde, elle dit à tout le monde qu’elle est une "lady " ! Quand je lui ai dit « Namaste » en joignant les mains, elle m’a dit que je devais ajouter "lady" derrière. Encore un personnage unique! Puis, lorsque les dames mangent, toutes se contentent de verres en métal standards, du genre de ceux qu’on recevrait dans une cantine, mais elle, doit avoir sa petite tasse avec des dessins chinois.
Les ventilos ne marchaient pas, donc autant dire qu’on fondait sous la chaleur frôlant les 35 degrés à l’intérieur, et les sisters nous ont montré, pour les cas d’urgences ou de tête qui tournent, un endroit à l’étage où se trouvent toujours de l’eau fraîche et du glucose à mélanger dans cette eau, au cas où l’on se sentirait vraiment disparaître dans le sol… Le goût est immonde, mais ça te donne un superbe effet de peps instantané !
Un petit bonhomme de 15 ans est arrivé dans le dortoir des hommes. Ca fait bizarre de voir ce petit là-bas, car c’est le plus jeune de tous. Il s’appelle Sanku. Il doit avoir la tuberculose, vu la manière dont il tousse, et la manière dont il crache. C’est infernal. Il a l’air si gentil, et en plus il parle anglais. Il est tout à fait lucide. Il me demandait mon âge et ce que j’ai fait de ma vie depuis mes 15 ans.
Parfois, je me sens simultanément envahi de sentiments de rage, de stupeur, de révolte, de haine, d’amour et d’incompréhension. Aussi, ils me viennent ainsi, sans crier gare, et tournent autour de moi en essayait de semer le chaos dans mon esprit. Mais si révolte et haine il y a, contre qui les projeter, qui est responsable de l’état de ces personnes ? Tout est tellement complexe, et il n’y a sans doute pas de réponse face à ces questions qui rongent et titillent l’âme, si ce n’est des fragments qui, bribes par bribes, arriveront peut-être à former une esquisse de réponse qui serait censée nous satisfaire …L’éducation ? Le manque de moyens ? Le fatalisme ? La religion ? La culture ?
C’est trop marrant, car si on a le « malheur » d’apporter un verre d’eau à un malade qui a vraiment soif, même chose pour les médicaments, et qu’un autre patient le voit, de suite, il en demande aussi. C’est vraiment comme les dominos, en 2 minutes peut-être, ils sont presque tous à taper avec leur verre sur le sol ou à demander « pani, pani » (« eau » en bengali). La seule solution est d’aller chercher un grand seau pour remplir tous les verres et apaiser la foule! C’est juste comme avec les enfants.

Le Nirmal Hriday, centre fondé par Mère Thérésa, à Calcutta


No comment


Saddu


 

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