Calcutta, Salvation army, 8 mai 2002
L’Inde doit être le pays au monde comprenant la plus grande diversité de religions. Cette réalité est sans doute moins surprenante en situant l’Inde sur la carta del mundo. Entre le monde arabe et les Bouddhistes de l’est, ainsi que l’Hindouisme et tous ses dérivés présents en son sein, et le christianisme importé par ses anciens colons. Hindous et Musulmans sont animés de querelles ancestrales, et ne sont pas prêts de s’accepter mutuellement. Encore récemment, dans le Gujarat, les émeutes ont fait près de 300 morts. L’origine des derniers massacres est le projet d’édification d’une mosquée à la place d’un ancien temple hindou à Ayodhaya ; temple hindou qui lui-même avait été érigé après la destruction d’une ancienne mosquée. La spirale stérile des conflits s’envenime et se poursuit. Les Musulmans provoquent les Hindous en abattant des vaches destinées à la consommation, sous leurs yeux. Blasphème pour eux qui considèrent la vache comme animal suprême du sacré de leurs croyances. Les Hindous maltraitent et assassine d’innocents les Musulmans minoritaires. Ils s’entretuent pour des choses du genre comme des enfants irresponsables.
Leur religion leur permet naturellement, pour les plus misérables d’entre eux, de supporter un quotidien pénible. « Pénible » est un mot faible, et plus certainement encore lorsque leur niveau de vie est perçu avec des yeux d’Occidental. Par leurs prières, leurs édifices et leurs rituels, ils se laissent emporter, transporter dans un imaginaire qui n’existe réellement pas. C’est le propre de tout imaginaire. Il relève du fantasme, fantasme qui par définition est fait pour ne jamais être assouvi. S’il est assouvi, il perd sa nature de fantasme et donc toute sa valeur. L’inconnu est donc rassurant, et cet espoir fait survivre. Saoulés de croyances, ils se posent moins de questions, ils ferment plus facilement les yeux. Ils se jettent en enfant dans les tentacules de cette créature tentaculaire et hypnotisante…cette créature qui les allège.
Les Hindous sont là à baigner dans la misère, dans la crasse, mais on dirait que pour bon nombre, peu leur importe…puisque leur vie ultérieure est censée être meilleure sous condition suspensive d’actes bons dans leur vie actuelle. D’un autre côté, comme me disait un Hindou à Madurai, heureusement que la religion est là pour calmer le peuple dans la misère, car sans elle et sans son œil omniprésent, les gens commenceraient à s’entretuer dans leur malheur.
Calcutta, Salvation army, 8 mai 2002
Ca y est, j’ai noué mes premiers contacts avec les « Missionnaries of charity », l’ordre religieux et d’action fondé par Mère Thérésa. La séance d’informations se tenait à 15 heures sur la AJC Bose Road, une des grandes artères de Kolkata où est établie la maison mère de l’organisation. La même petite nonne de hier m’a à nouveau ouvert la porte de son large sourire. J’étais un peu trop tôt, j’en ai donc profité pour rester quelques minutes face à la tombe de Mère Thérésa. Un moment pour moi avant de coopérer avec ceux qui perpétuent son œuvre. Un acte et un moment sans connotation religieuse à proprement parler, mais accompli par moi en l’honneur d’une femme ayant réalisé le Bien sur cette Terre. Et tel est le motif de l’admiration que je vouerais à cette dame. Juste pour sa bonté, pour sa bonté humaine, et faisant abstraction du fait de la religieuse catholique qu’elle a été. L’aspect religieux ne m’importe pas. Je vois mon travail là-bas comme une aide apportée par un homme voulait aider d’autres humains, mené par son propre cœur et sa propre humanité, et par aucun commandement extérieur que les siens propres. Loin de moi toute question de religion ou d’engagement fondé sur des bases religieuses. Je n’en veux pas pour moi, mais je le respecte.
Mère Thérésa est décédée il y a maintenant 5 ans. Remarquable est la ferveur que les gens ici lui portent encore: son tombeau est splendidement décoré, il est orné de fleurs et de bougies, les nonnes et les visiteurs viennent embrasser sa sépulture, empreints du plus grand respect.
Dans le bureau, j’étais avec 9 autres volontaires, 5 filles et 4 garçons. Le bénévole responsable de la partie information nous a tout expliqué, tant sur l’organisation que sur les différents centres dispatchés en ville. Il nous a aussi mis en garde sur les divers aspects de sécurité et sur les remèdes efficaces aux pépins éventuels. Tuberculose, blessures avec des instruments malpropres, vols, coups de chaleur, dyssentrie et j’en passe. Je commence vendredi matin à Kalighat, le mouroir fondé par Mère Thérésa.
En rentrant vers la Sudder street, la ballade revêtait quelque chose de magique. Le soleil se couchait juste face à moi, je voyais tout à contre-jour. L’animation dans le dédalle des ruelles qui mènent jusqu’à Maïdan était à son comble. Les rickshaw-wallahs martelaient le sol de leurs pieds nus et de leurs roues de fer, on entendait les sons de leurs clochettes agitées en guise de klaxons. Les odeurs d’épices flottaient dans l’air et variaient presque à chacun de mes pas. Elles allaient en gradation, puis supplantés par des émanations autres, nauséabondes ou parfumées d’artifices. Un boucher musulman vendait ses fragments de bœuf disposés sur des étals de bois remplis de mouches, des enfants faisaient frire des samosas dans de grandes poêles d’huile bouillonnante. Ils me saluaient au passage. Les gens du quartier sont en perpétuel mouvement, s’ils ne sont pas statifs en tenant leur petit commerce, ils bougent comme des fourmis, au travail ou non.
Ils portent leurs marchandises partout où ils arrivent bien à la placer. Ils abondent dans les rues et ruelles sans jamais d’accalmie. Dans ce quartier-ci, je ne croise jamais de gens prendre le temps sur un côté ou l’autre de la route. Il n’y a même pas de « trottoir ». Ici, le trottoir est en plein milieu de la rue. Et les véhicules s’y adaptent, chacun à ses risques et périls.
Calcutta, Jojo’s restaurant, 7 mai 2002
J’ai vu ce corps allongé sur le trottoir ce matin. Il était recouvert d’un drap blanc et parsemé de pièces déposées sur lui dans je ne sais pas trop quel but. Personne n’avait l’air de s’en soucier. Juste que, sans doute, une âme bienveillante avait posé ce drap pour lui préserver quand même un minimum de décence. Je m’avance un peu, je tourne sur la droite pour me rendre au cybercafé, un enfant sans main vient me mendier quelques pièces. Comme je ne m’arrête pas, il agite ses deux moignons vers moi et me touche de son moignon gauche. La sensation est bizarre, je ne peux pas la décrire. J’en étais d’abord dégoûté, mais je m’en voulais de cette réaction. Cet enfant est comme les autres, à part que c’est avec des moignons terrifiants qu’il me touche. Je ne devrais pas le voir différemment, or c’est le premier courant qui m’électrifie l’esprit, même si lui n’en a rien perçu. Je sais que je vais devoir me blinder en me posant et en travaillant ici à Calcutta. Je sais que je vais devoir affronter des situations crues et cruelles, des visions inhabituelles pour moi et qui risquent d’arracher. Ca se fera petit à petit. Je dois me blinder, sinon ça ne le fera pas.
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